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Haïti était cinq fois plus riche que la Chine en 1960

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Par Thomas Lalime --- Laurent Alexandre, chirurgien, énarque et entrepreneur français, a publié au journal français L’Express, le 30 août 2018, un excellent article intitulé : « En 1980, le Maroc était cinq fois plus riche que la Chine (1)». Celle-ci est devenue aujourd’hui une grande puissance scientifique et économique tandis que le Maroc demeure encore un pays pauvre. Nous reprenons dans cette chronique l’essence de la réflexion de M. Alexandre tout en prenant soin de l’adapter aux données haïtiennes.

M. Alexandre note que la mondialisation a changé la planète avec 2 milliards d'êtres humains qui sont sortis de la misère. De plus, l'espérance de vie a doublé dans les pays émergents où les conditions de vie ne se sont jamais améliorées aussi rapidement au paravent. Mais ces progrès n’ont pas profité à tous les pays du monde. « Les pays et les aires culturelles qui embrassent le capitalisme cognitif - c'est-à-dire l'économie de la connaissance, de l'intelligence artificielle et du Big data - connaissent une croissance rapide, ce qui modifie radicalement la hiérarchie des nations », note l’entrepreneur français.

En 1960, rappelle M. Alexandre, la Corée du Sud avait la même richesse par habitant que les pays pauvres d'Afrique noire. Elle n'a rattrapé le Maroc qu'en 1970. Haïti, elle, était bien plus riche que la Corée du Sud à cette époque avec un Produit intérieur brut (PIB) par habitant de 1 018 dollars américains (dollars constants de 2010), selon les données publiées par la Banque mondiale contre seulement 944.3 dollars en Corée du Sud.

Aujourd’hui, la Corée du Sud représente un géant technologique dans plusieurs domaines clefs comme les microprocesseurs, les écrans, les logiciels, les smartphones et le nucléaire. En 1960, toujours selon les statistiques de la Banque mondiale, Haïti était plus de cinq fois plus riche que la Chine : 1 018 dollars américains de revenu annuel par habitant, contre 192.3 pour la Chine ! Celle-ci va entamer une course folle vers la création de richesse et le contrôle de sa population pendant qu’Haïti a fait le chemin inverse.

L’investissement dans l'éducation et les sciences

Laurent Alexandre rappelle que le Maroc était 5 fois plus riche que la Chine qui est devenue aujourd’hui une grande puissance scientifique et économique alors que le Maroc demeure encore un pays pauvre avec un taux d'analphabétisme de 40 % chez les femmes. Il prend le soin de noter que le roi du Maroc est un monarque éclairé, entouré d'élites technocratiques de qualité. Mais, poursuit-il, ce n'est pas suffisant pour suivre le rythme effréné de l'Asie qui investit massivement dans la recherche, l'innovation, l'éducation et l'intelligence artificielle. « Il n’existe toujours aucun centre de recherche digne de ce nom en Afrique du Nord : les scientifiques y sont socialement bien moins bien considérés que les docteurs de la foi », illustre l’entrepreneur français.

Il prend aussi en exemple le Venezuela qui était plus riche que le Singapour en 1970 mais qui devient aujourd’hui un pays miséreux, déserté par ses élites et sa classe moyenne. Tout comme la France qui était trois fois plus riche que le Singapour en 1970. Ironiquement, le chirurgien français affirme que « le jour où les Français réaliseront que les habitants de Singapour ont désormais le double de leur niveau de vie, ils demanderont des comptes à la classe politique. »

Que diront alors les Haïtiens lorsqu’ils réaliseront qu’Haïti était cinq fois plus riche que la Chine en 1960? Aujourd’hui, les dirigeants haïtiens quémandent l’aide de Taiwan et n’osent même pas tourner la tête vers la Chine. « Ces bouleversements géopolitiques ne doivent rien au hasard, mais sont la conséquence des immenses investissements éducatifs, scientifiques, technologiques des pays d'Asie de l'Est : Singapour, Chine, Taïwan, Hongkong et Corée du Sud.», confie M. Alexandre.

« Il faut que nous vénérions les chercheurs, les ingénieurs et les enseignants»

Le chirurgien français partage d’autres statistiques éloquentes. Par exemple, la part de la Chine dans les dépenses mondiales de recherche a explosé : de 2 % en 1995 à 23 % en 2018, c'est-à-dire plus que l'Europe tout entière. Et elle se rapproche à grands pas des États-Unis. Les pays d'Asie de l'Est deviennent des géants scientifiques pendant qu'en Europe du Sud (Espagne, Italie et Portugal), on investit à peine un peu plus de 1 % de la richesse nationale (le PIB) en recherche. Ce pourcentage est de 2,2 % en France contre bientôt de 5 % en Corée du Sud.

La montée en puissance des pays asiatiques dans le classement du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (Pisa) est devenue un tabou pour la classe politique française, d’après M. Alexandre. En sciences, indique-t-il, le Singapour est numéro 1 mondial et la Corée du Sud, la Chine, le Taïwan et le Vietnam ridiculisent les petits Français en mathématiques. Des millions d'ingénieurs et de chercheurs à très haut potentiel sont formés en Asie qui devient le leader du capitalisme cognitif. Ces ingénieurs occupent des fonctions prestigieuses dans les multinationales et les grandes institutions internationales.

« Aux Asiatiques les microprocesseurs, aux Français les petits boulots », résume M. Alexandre qui admet que les pays asiatiques préparent leurs enfants à être des leaders dans le domaine l'intelligence artificielle. Cela explique, selon lui, que l'Asie conquérante n'a pas peur du futur, contrairement aux Européens : 90 % des Chinois contre un tiers des Français pensent que l'intelligence artificielle sera bonne pour la société. « Pour éviter de devenir les perdants du capitalisme cognitif, il faut que nous vénérions les chercheurs, les ingénieurs et les enseignants. » préconise M. Alexandre.

Haïti reste encore très loin de cet objectif de vénérer les chercheurs, les ingénieurs et les enseignants. Les dirigeants haïtiens passent plutôt les chercheurs en dérision. Après, ils font semblant de s'étonner que l’économie nationale soit bas de gamme tout comme les salaires qui vont avec, pour paraphraser Laurent Alexandre. La Corée du Sud qui était plus pauvre qu’Haïti en 1960 disposait en 2018 d’un PIB par habitant de 26 762 dollars américains, 28 fois plus important qu’il ne l’était en 1960. En 2018, le Sud-Coréen moyen devenait 37 fois plus riche que l’Haïtien moyen, en moins de 60 ans.

Pour rester plus près de nous, Haïti et la République dominicaine avaient un PIB réel par habitant très proche en 1960. En 2018, celui du Dominicain moyen était de 7 751dollars américains, près de 11 fois supérieur à celui de l’Haïtien moyen, évalué à 730 dollars américains.

Par rapport à l'Amérique latine et la Caraïbe, la République dominicaine a connu l'un des taux moyens de croissance économique les plus élevés (en moyenne 5 %) sur les 50 dernières années. Tandis qu'Haïti a été parmi les pays avec les plus faibles taux moyens de croissance économique : moins de 1 % sur la même période. Comment Haïti a-t-elle pu arriver si bas? En grande partie, à cause des décisions politiques contre-productives, de l’instabilité politique, de la faiblesse institutionnelle qui a favorisé la corruption généralisée et la contrebande.

Thomas Lalime
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Source: Le Nouvelliste

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