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Des élections à saveur de cocaïne [3/3]: La stratégie de Washington repose sur Martelly en Haïti comme elle reposait hier sur Manuel Noriega au Panama

Les urnes et les bulletins de vote jetés dans une ravine le jour des élections du 28 novembre 2010

Par Leslie Péan,  26 janvier 2014 ---   Au cours des élections de novembre 2010, la cohésion sociale à laquelle voulait arriver le président René Préval lui avait fait privilégier ce que le professeur Victor Benoit nomme le « coté négatif du marronnage qui a tant marqué la vie politique haïtienne »[i]. Il a appliqué les politiques suivies par les présidents Alexandre Pétion, Boisrond Canal et Sténio Vincent, trois présidents roublards qui ont excellé dans la politique de la duplicité. Préval est allé plus loin que ces devanciers dans la démonstration qu’une société a toujours les présidents qu’elle mérite. Une mémoire synthétisée par l’écrivain Lyonel Trouillot notant comment le pouvoir passe des aveugles aux borgnes et des paralytiques aux boiteux[ii]

De toute façon, Préval avait alors d’autres préoccupations. Il était pétrifié par le diktat des Américains qui le sommèrent de mettre fin aux tergiversations qui duraient depuis deux mois sur les résultats du premier tour des élections et d’abandonner son poulain Jude Célestin au profit de Michel Martelly au deuxième tour des élections. Il s’attendait à un autre traitement plus amical. N’avait-il pas exécuté à la lettre la tâche qui lui avait été confiée de casser tous les partis politiques (OPL, Fanmi Lavalasse, Fusion, MDN) ? Il ne comprenait pas les pirouettes et truquages pour imposer Martelly après avoir accompli le travail avec un tel brio. Son problème fondamental consistant « à s’enfoncer de plus en plus dans l’improvisation avec comme seule boussole, peut-être, son obsession de se perpétuer au pouvoir[iii]. » 

Le modèle du film « Le loup de Wall Street » de Martin Scorsese

 Préval allait s’organiser autour de cette vérité imposée par la communauté internationale à travers le rapport de l’OEA recommandant à Haïti de confier son destin à Martelly. Ces recommandations ne tiennent pas compte des violations et irrégularités révélées par les rapports du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH)[iv] et du Center for Economic and Policy Research (CEPR), comme le montre la photo des urnes et des bulletins de votes déversés dans une ravine le dimanche 28 novembre 2010, jour des élections. Selon l’Agence France Presse, « Douze des 18 candidats à l'élection présidentielle en Haïti et des milliers d'Haïtiens manifestant à Port-au-Prince ont réclamé dimanche l'annulation du scrutin, dénonçant des "fraudes" au cours d'un premier tour émaillé d'incidents qui ont fait des blessés[v]

La saveur de cocaïne était évidente dans les bureaux de vote où « des partisans et sympathisants de la plateforme INITÉ, très agressifs, offrent à la barrière des centres de vote des montants allant de cinquante (50) gourdes à deux cents cinquante (250) gourdes ainsi que des calendriers à l’effigie du candidat à la présidence de la plateforme INITÉ, Jude Célestin pour influencer le vote »[vi]. Haïti n’a pas les moyens de déterminer la contamination par la cocaïne de ces gourdes distribuées devant les centres de vote, comme l’a fait l’étude de l'association des chimistes américains démontrant que 90% des billets de banque en circulation aux Etats-Unis, surtout dans les grands centres urbains, contiennent des traces de cocaïne[vii].

Toutefois, il souffle un vent d’épouvante, un cynisme vulgaire et une atmosphère au goût indéfinissable de la cocaïne qui dynamite le processus électoral. Les marchands ont investi le temple avec leurs sacoches remplies d’argent pour organiser le rétrécissement des esprits et des cœurs. On comprend donc que la grande majorité des candidats, incluant Michel Martelly, avaient d’ailleurs refusé le comportement d’insouciance devant cette odeur de charogne et demandé l’annulation des élections. Ce que Maxine Waters, députée démocrate américaine, avait aussi exprimé clairement[viii]. Mais, la décision a été prise dans les hautes sphères de cautionner cette mascarade électorale pour ne pas perdre les 31 millions US$ qu’elle a coûté. La mécanique de l’irresponsabilité clame que la pensée critique n’est d’aucune utilité ! Se sa’k rele ateri ! Naufrage des valeurs !

Ainsi mandat a été donné pour revitaliser Haïti à un homme d’une rare inculture politique, pour cette raison même. Continuation de cette malédiction ou encore de cette tragédie des Haïtiens qui croient, même avertis, que les médiocres peuvent leur apporter le bonheur. Le modèle du film « Le loup de Wall Street » est en application, avec cette fois le Président de la république comme personnage principal. En plus des substances prohibées et du sexe, c’est la politique qui vient combler le vide existentiel. On se sent bien vivant quand on a un titre de député, sénateur, président. C’est donc en cascade, comme le souligne Berthony Dupont, que « des trafiquants de drogue reconnus se trouvent au timon des affaires de l’État haïtien[ix]

Depuis le coup d’état de 1991, la manne de la cocaïne tombe du ciel comme des sacs de farine au rythme de 4 tonnes par mois produisant un bénéfice net de 1 milliard de dollars américains[x]. Avec des bimoteurs civils atterrissant sur 27 aéroports disséminés à travers le pays en 2007, les cartels colombiens utilisent Haïti comme zone de transit pour acheminer la drogue vers les États-Unis. En 2013, dans le Nord, ces avions charriant la drogue atterrissent sur la route Cap-Ouanaminthe[xi]. Min sa’k rele ateri ! Parfois ce sont carrément des policiers qui organisent un barrage pour permettre au petit avion charriant le précieux cargo d’atterrir sur une route bitumée transformée pour l’occasion en aéroport.

C’est dans ce contexte que Martelly réalise son rêve à travers la manipulation des élections de novembre 2010. Les luttes de clan pour régenter le trafic de « coke » font des dégâts. Certains à Washington s’inquiètent car ils ne voudraient pas que l’approvisionnement de ce précieux produit soit perturbé. « Plus des trois quarts de la consommation de coke transitent par Haïti[xii]. » Les gens du milieu ne veulent plus se cantonner à tirer les ficelles. Alors ils font montre d’une rare arrogance et décident d’imposer leur homme Sweet Micky comme seul maitre du jeu. La Central Intelligence Agency (CIA) applique dans le domaine civil un principe longtemps utilisé avec les militaires. « Pour assurer son emprise sur l’élite galonnée, dit Nicolas Jallot, l’agence de renseignement américaine a donc tout intérêt à la "pousser" dans le trafic de drogue. Le procédé permet de "déboulonner" les militaires devenus indésirables[xiii]. »

La langue de bois américaine peut être d’un manichéisme débridé. La stratégie à succès de Washington repose sur Martelly en Haïti comme elle reposait hier sur Manuel Noriega au Panama. La genèse d’un si fascinant spectacle est immédiatement faite avec le refus par Préval et le CEP d’accepter la participation du Parti Lavalas aux élections. En fait foi la correspondance de l’ambassadeur américain Kenneth Merten en date du 4 décembre 2009 relayant une rencontre des donateurs (États-Unis, Canada, Nations-Unies, Union Européenne et Brésil)[xiv]. Le vrai spectacle commence avec la suspension des visas américains pour toute une kyrielle de pontes du parti INITE de René Préval, dont Gérald Germain, ministre des Affaires Sociales; Jean Joseph Molière, ancien ministre de l’Intérieur; Jean François Chamblain, ancien ministre du Commerce et de l’Industrie. Les Américains auront raison de Préval en s’en prenant surtout à René Monplaisir, son bras droit, qui appuyait Jude Célestin aux élections de novembre 2010[xv].

Avec l’excès de réalisme de celui qui tient à laisser les choses en l’état, Préval décide de travailler avec Martelly. Il le vénère comme son disciple préféré. Rien ne peut arrêter son pragmatisme qui ne voit que les grandeurs de ceux qui ont le pouvoir. Préval noue son fil avec celui de Martelly en donnant des conseils à ce dernier afin qu’il puisse faire face aux manifestations anti-gouvernementales. Le président Martelly fait distribuer de l’argent à travers le programme Cash for Work pour corrompre les têtes de ponts du mouvement revendicatif afin de diminuer son ampleur. René Monplaisir, bras droit du président Préval, est en charge de cette tâche délicate.

Selon l’organisation populaire Fòs Patriotik pou Respè Konstitsyon an (FOPARK), des réunions ont eu lieu entre Martelly et Préval pour saboter et réprimer l’élan des manifestations populaires[xvi]. Le cirque politique met en marche un dispositif musclé, une véritable machine de guerre, contre le changement, allant jusqu’à se chercher des alliés chez des adversaires qui refusent de le démasquer et de le débusquer. Tout l’enseignement appris à l’école des luttes politiques est éradiqué d’un revers de main. Le spectacle et la paillette semblent écraser le raisonnement. Le vide est fait dans les intelligences et le savoir expulsé. L’esprit critique est bâillonné. La levée en masse de la bêtise est faite derrière le masque du dialogue avec les malfaiteurs et assassins. Un vrai wanga !

C’est donc une population qui se noie et qui s’accroche à n’importe quelle branche. Une population qui participe aux activités électorales un peu comme elle joue à la loterie, espérant gagner le gros lot pour sortir de la misère. Ce d’autant plus qu’elle était désarmée devant l’immixtion de la communauté internationale pour faire accepter Martelly au second tour des élections. Au demeurant, la nation s’est vite réveillée. L’arrivée de Martelly a provoqué un malaise dans la classe politique, sinon une fronde, car c’était le signal de la faillite générale du pouvoir. Les mesures illégales consistant à taxer la diaspora ont indiqué une attitude indigne et irresponsable et une impression de grand banditisme. Les symboles du retour du duvaliérisme et de l’anarcho-populisme se donnent la main dans un pouvoir persuadé de la panacée mulâtriste et qui a l’affairisme comme unique boussole.

Homère dans l’Odyssée décrit le drame de Sisyphe condamné à voir le rocher rouler au bas de la colline chaque fois qu’il est près d’atteindre le sommet. Le pauvre Sisyphe est obligé de repartir à zéro pour l’éternité. Le politologue argentin Juan Cruz Vazquez considère la lutte contre le narcotrafic comme un travail de Sisyphe[xvii]. Cela exige insistance et détermination. Au point d’en tirer une certaine joie. Comme le disait Albert Camus, « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.[xviii] » Haïti paie un prix élevé pour les impasses auxquelles ont conduit les politiques à courte vue mises en œuvre depuis plus de deux siècles. La désintégration du pays continue et s’accélère avec le sacrifice du présent contre des promesses de lendemains meilleurs qui n’arrivent jamais. Pourtant, les Haïtiens n’abandonnent pas, malgré l’adversité. Pour changer de République en trouvant une façon plus rationnelle d’organiser les élections.

Lelie Péan
Economiste - Historien


[i]Victor Benoit, « Un homme de couloir, un tacticien de cuisine », dans Fred Brutus, 100% Préval, op. cit., p. 34.

[ii] Lyonel Trouillot, « Attention danger !!! Autour du "congé catholique" de l’Ascencion », Radio Kiskeya, 2 juin 2011

[iii] Claude Roumain, L’énigme Préval, P-au-P, Édition Henri Deschamps, 2011, p. 181.

[iv] Rapport du RNDDH sur les élections présidentielles et législatives du 28 novembre 2010, P-au-P, 3 décembre 2010.

[v] « Haïti : appels à l'annulation des élections », France-Amérique, 28 novembre 2010.

[vi] Rapport du RNDDH sur les élections présidentielles et législatives du 28 novembre 2010, op. cit., p. 7.

[vii] American Chemical Society, « Up To 90 Percent Of US Paper Money Contains Traces Of Cocaine, Study Finds », Science Daily, August 17, 2009. Lire aussi « 90% des billets de banque ont des traces de cocaïne aux Etats-Unis », L’Expansion, 18/8/2009.

[viii] « US Congresswoman Slams Duvalier, Preval and Foreign Intervention in Haiti », Haiti Information Project, January 18, 2011. Lire aussi Jake Johnston and Mark Weisbrot, Haiti’s Fatally Flawed Election, Center for Economic and Policy Research, Washington, D.C., January 2011.

[ix] Berthony Dupont, « Le pays coule, le pouvoir spécule, au peuple de résister ferme », Haïti Liberté, vol. 6, No. 52, 10-16 juillet 2013, p. 2.

[x] Nicolas Jallot, « Haïti : la plaque tournante de la drogue », op. cit., p. 72.

[xi] Cyrus Sibert, « Le département du Nord d'Haïti pris au piège du trafic de drogue et de la corruption », Le Réseau Citadelle, 25 mai 2013.

[xii] Nicolas Jallot, « Haïti : la plaque tournante de la drogue », op. cit, p. 79.

[xiii] Ibid, p. 76.

[xiv] WikiLeaks, « Donor Ambassadors Initiate Dialogue on Election Support », December 4, 2009.

[xv] Ezra Fieser, « Hillary Clinton presses Haiti’s René Préval to break election stalemate », Christian Science Monitor, January 31, 2011.

[xvi] « La FOPARK dénonce une entente entre Préval et Martelly », The Haïti Post, October 29, 2013.

[xvii] Juan Cruz Vazquez, La sombra del narcotráfico – una amenaza global, Buenos Aires, Capital Intelectual, 2010, p. 101.

[xviii] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942.

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