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L’après-Carifesta : Réflexions sur la fabrique d’une imposture

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L’APRES-CARIFESTA : REFLEXIONS SUR LA FABRIQUE D’UNE IMPOSTURE.

Ce texte s’inscrit dans le prolongement de la réflexion engagée dans un précédent article publié dans les colonnes du journal Le Nouvelliste et sur ToutHaiti.com  sous le titre : Carifesta, rien qu’une hystérie de fin de règne ! Pour l’essentiel, son propos se situait dans le lieu d’une projection d’un regard lucide et critique sur les conditions dans lesquelles allait se tenir la 12 ème édition de Carifesta en Haïti, et en appelait à cet égard à une indignation citoyenne selon la formule consacrée de Stéphane Hessel.

Son angle d’ancrage tachait à proprement parler de montrer dans un cadre gnoséologique prospectiviste qu’à l’analyse des préparatifs mis en place par le gouvernement en termes de ressources humaines, financières et matérielles en vue de s’assurer du bon déroulement des activités prévues dans le cadre dudit événement, Carifesta ne pouvait être dans sa forme et dans son fond qu’un cuisant échec, la manifestation visible de l’idiosyncrasie d’un pouvoir tournant le dos aux savoir et savoir-faire, une hystérie de fin de règne en un mot.

Pour sa part, le cadre discursif de celui-ci revient sur la tenue de cette grande manifestation culturelle, ce bouillon de culture, en essayant autant que faire se peut de confirmer comment notre analyse se justifie dans la mesure où au vu des choses, le pouvoir en place a effectivement fait montre de son obstination dans le crétinisme , qu’il souffre d’un défaut de crédibilité et témoigne d’une incapacité réelle à organiser des événements de grande teneur orientés vers l’application de décisions qui se conçoivent dans la logique de la mise en place d’une politique de bonne gouvernance.

Comme le montre admirablement Lyonel Trouillot et Pierre Buteau dans Le prix du Jean-claudisme (sld), l’identification dans l’idéologie du paraitre est l’une des meilleures cartes de visite du pouvoir, et à cet égard les chiffres sont largement révélateurs. En l’espace de quatre ans, l’administration politique actuelle en est déjà à la réalisation de sept carnavals et d’un carifesta. Il va sans dire que dans le cadre d’une approche minorée des dépenses, si l’on met de côté les fameuses dépenses effectuées par le bureau de la Primature et le palais national pour les bonnes et basses œuvres du pouvoir, il s’ensuit que le coût financier de chaque carnaval organisé correspond en principe à 100.000.000 de gourdes. Autant dire que pour un nombre de sept carnavals, on est ramené à un total de sept cent millions (700.000.000) de gourdes ; en y ajoutant à ces chiffres la tenue du carifesta, il nous faut conclure à un total de un milliard cent cinquante mille (1.150.000.000) de gourdes de dépenses sacrifiées sous l’autel festif des dieux de la débauche généralisée, de la mauvaise gestion et de la gabegie administrative.

Cette surenchère de la débauche démontre au besoin que le gouvernement en présence ne s’identifie qu’en référence à ce seul état civil : l’accaparement des fonds du trésor public aux fins de satisfaire ses appétits de jouissance et d’oisiveté. Cette attitude de déresponsabilité est d’autant observable à vue d’œil qu’elle atteint son seuil d’expression le plus pathologique dans les conditions dégradantes dans lesquelles s’est tenu le Carifesta. Au regard des faits, et à contre-courant de l’ordre du discours véhiculé par nos dirigeants, Carifesta n’a pas pu ou su atteindre les résultats escomptés. Il se fait que quand on procède à un état des lieux de ce qui est dit et fait en analysant les canaux utilisés, on voit clairement que le pouvoir cherche à orienter les esprits vers une préférence de l’image, une préséance du mot sur la chose. Les effets bénéfiques qu’on lui suppose ont été exagérés en toute conscience.

Pour certains, ceux-là à qui il a le plus profité, la question de l’après-Carifesta est l’occasion d’une fuite, de « partir marron ». A l’impossible de ces organisateurs de tout horizon, vigiles de la bien-pensance culturelle, spécialisés sur le tas dans les questions de gestion et de management d’événements culturels , qui se sont mis en quatre, ont eu à cœur, comme s’il s’agissait d’un geste patriotique magnanime, de sortir Haïti de l’ornière de l’isolationnisme dans lequel l’avait placé le concert des nations de la caraïbe, en lui apportant comme un butin de guerre Carifesta, seul est tenu le président de la République.

Le 17 Octobre dernier, à l’occasion de la cérémonie d’hommage au père de la nation, Jean-Jacques Dessalines, organisé à Marchand, Michel Joseph Martelly nous a appris qu’alors qu’il était (enfin) visiblement consterné par une coupure d’électricité qui a trop duré au moment du lancement officiel du Carifesta et au moment où prenait la parole l’un des ministres du gouvernement, il s’enquérait auprès d’un des responsables de la logistique qui lui a fait savoir, contre toutes attentes que cela était dû au fait que la génératrice ne contenait plus de carburant.

Il s’en fallait de peu que le président s’entretienne aussi avec nous autour du destin mystérieux des 300.000.000 de gourdes, de ce qu’il est advenu de cette somme d’argent à propos de laquelle personne ne semble demander des comptes.

Dans de pareilles circonstances, il faut croire que la structure de gestion du Carifesta, créée à l’emporte-pièce et qui a eu préséance sur le Ministère de la Culture, s’est retirée et a été très probablement félicitée pour avoir rendu services à la patrie, en montrant par son travail qu’ « Haiti is really open for business » ! Il faut croire aussi qu’il s’avère inutile pour toute la propagande qui a fait les beaux jours des médias avec toutes les bondieuseries dont on s’embarrasse dans ce genre de situation, de dresser en vrai un bilan objectif de cette grande manifestation culturelle, de fixer les échéances pour les « petites gens » qui ont eu aussi travaillé pour la patrie et qui n’ont toujours pas droit à leurs salaires.

La seule chose qui importe le plus c’est que le Ministère de la culture fasse les frais de ce retrait, que le nouveau budget de l’année fiscale 2015-2016 en accuse le coup en y inscrivant une ligne consacrée à la dette, que la population en sorte satisfaite et fière comme si le pays venait de renouveler la geste dessalinienne au nom de laquelle nous sommes une nation libre et indépendante.

Au-delà du bruit et de la fureur, il va de soi que la campagne de propagande menée autour de la présence certaine de touristes a tourné à vide dans les faits ; on n’en a pas vus mille durant tout le déroulement de cette grande foire. Pour le dire en termes clairs et nets, rien ne garantit du fait que désormais tous les vendredis soir les trinidadiens songeront désormais à intégrer dans leurs pratiques culinaires le « tonmtonm », l’un de nos plats les plus préférés. Au-delà du bruit et de la fureur, pour parler le langage de William Faulkner, c’est-à-dire au-delà du discours pompeux que l’on n’a pas eu de cesse d’asséner les gens de tous bords, nos chers hôtels et restaurants n’étaient pas aussi remplis et saturés qu’on l’espérait.

Pour ce qu’il s’agit de l’image de notre pays, chose qui figure parmi les plus grandes préoccupations des haïtiens, rien ne laisse supposer qu’elle s’en trouve changée. On en veut pour preuve que malgré le fait que le gouvernement les a appelés de tous ses vœux, les touristes qui n’ont pas manqué de briller par leurs absences, ne semblent pas prêts à délaisser le trop plein de clichés avec lequel ils témoignent leur grand intérêt pour Haïti.

Il demeurera en revanche que dans l’imaginaire collectif mondial, le nom de Dessalines sera toujours associé à la criminalité et à la barbarie, et non celui qui a révolutionné le discours des droits de l’homme en lui donnant un cadre d’effectivité réelle avec la vaillante énergie mobilisée en vue de libérer cette nation du joug de l’oppression esclavagiste. Après la décade de Carifesta, autant que le livre de Jean-Pierre Le Glaunnec, ‘’L’armée indigène, La défaite de Napoléon’’, le monde ne saura toujours rien de la débâcle de l’armée napoléonienne à Vertières. Les conditions matérielles d’existence et de production des artistes et promoteurs des pratiques artistiques en Haïti ne s’en trouveront pas changées.

Rien ne laisse présupposer non plus qu’ils accéderont à un niveau de vie meilleur à ce qu’ils avaient préalablement. Les tendances musicales traditionnelles du pays telles le compas et le rasi’n ne tourneront pas non plus en boucle sur les stations de radios et chaines de télévision caribéennes ; nos sculptures de récupération qui ont tellement fait connaitre l’art haïtien à l’étranger par ces temps qui courent, les arts plastiques haïtiens dans l’ensemble n’ont fait l’objet d’aucune forme de visibilité au cours du Carifesta, sans parler du fait beaucoup des spectacles et performances programmés n’ont pas pu avoir lieu.

En un mot, point n’est donc besoin d’être un observateur avisé pour se rendre à l’évidence du fait qu’au regard des mauvaises organisations et planifications qui y ont eu cours, Carifesta n’est autre qu’une ordonnance de non-lieu, un événement nul et non avenu. Ces menus cas que nous évoquons ici à titre indicatif témoignent à peu de frais de l’idée qu’en lieu et place de l’instauration et de l’opérationnalisation de politiques publiques qui instituent la culture comme pole de développement prioritaire dans notre pays, le gouvernement a préféré s’enliser dans la voie du charlatanisme et de la propagande. Tout se passe comme s’il suffisait, au grand dam d’une offre culturelle de qualité, de gaver la population de discours fallacieux et vides de tout contenu normatif sur cette énième édition du Carifesta pour que tout mensonge devienne vérité.

Il ressort de tout cela que quand on réfléchit sur le fait que les organisateurs disposaient comme temps de préparation de deux ans, qu’il était par conséquent possible d’envisager un cadre de faisabilité qui intégreraient toutes les ressources nécessaires et les divers acteurs concernés par la chose culturelle haïtienne, Carifesta est purement et simplement un acte manqué, une vaste supercherie.

Aujourd’hui que tous les espoirs n’ont pas tenu leurs promesses, les gens commencent à se remettre de ce vaste trompe-l’œil. Ne voulant plus être dupes, ils s’interrogent dans tous les lieux de rencontre tels les foyers, les bars, les places publiques, les espaces de travail, les réseaux sociaux, etc., sur cette hérésie. La réaction citoyenne tend à apparaitre à la surface en faisant reculer les frontières de la naïveté et des enthousiasmes hâtifs. En ces temps d’élections où il est plus qu’urgent de demander des comptes, il faut espérer que la société du spectacle au sens de Guy Débord instituée par les jouisseurs qui nous gouvernent disparaitra d’elle-même pour laisser place à un horizon désormais reconfiguré autour des questions de la mobilisation des compétences nécessaires et de l’effectivation réelle des principes de la bonne gouvernance. Il s’agit là entr’autres d’une condition sine qua non au nom de laquelle peut advenir tout Carifesta digne de ce nom.

Yves LAFORTUNE
Designer Organisationnel, Avocat.