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L’ambassadeur américain Peter F. Mulrean vole-t-il au secours des bandits en Haïti ?

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Par Leslie Péan, 2 avril 2016   ---  Haïti vit une sorte de malédiction depuis que le despotisme militaire des premiers jours est entré dans nos mœurs. Depuis l’instauration du métayage (de moitié) permettant au propriétaire des plantations de s’accaparer de 60% de la récolte[1]. Depuis qu’à la question de couleur mulâtre/noir s’ajoute le contentieux créole/bossale avec « les noirs créoles qui ne veulent pas qu’on les confonde avec les Africains, qu’ils regardent comme des barbares, sont loin de valoir autant qu’eux pour la culture[2]».  Depuis lors, la situation d'Haïti est celle des Danaïdes, dont le tonneau ne se remplit jamais. Essentiellement, le chantier mis en œuvre par le père fondateur ne répond pas aux normes courantes d’une république. Comme c’est le cas avec les routes où deux véhicules ne peuvent rouler de front. Et conséquence régulière, en cas de panne, tout le monde est bloqué.

Après son assassinat le 17 octobre 1806, Dessalines a été effacé de la mémoire pendant près de 40 ans. En refusant d’arrondir les angles autour de cette figure emblématique, Haïti perd une partie d’elle-même et de son identité. Elle n’arrive pas à faire le tri critique qui lui permettrait de rejeter l’ivraie des pratiques autocratiques et de garder le bon grain de la liberté. Les rapports de pouvoir instaurés sous Dessalines inaugurent l’instabilité politique. Le pouvoir à vie a fait bouillir la marmite au point que le couvercle a sauté et avec le chef. Le refus de l’alternance est consacré. Chaque président choisit son successeur pour garantir son impunité. Pour assurer qu’il ne sera pas poursuivi pour ses crimes et pour le pillage de la caisse publique.

De ce fait, la ligne de fracture augmente et la corruption prend une dimension monumentale. La confiscation du débat public par le chef enfonce le pays dans la crise. La conspiration contre Dessalines a commencé car il voulait la vérification des titres de propriété. Tout comme aujourd’hui, les démocrates et progressistes veulent la vérification des résultats des élections du 9 août et du 25 octobre 2015. Les partisans du PHTK de Martelly qui ont saigné le pays à blanc[3] et organisé les fraudes électorales massives savent quelque chose qu’ils veulent cacher. Ils prennent la menace au sérieux. Ils ont mauvaise conscience. D’où le bras de fer actuel avec les démocrates et progressistes dans lequel l’ambassadeur américain Peter F. Mulrean se veut l’âme damnée. Depuis quatre mois, ce dernier mène campagne contre toute transparence[4]. Les Etats-Unis qui font la pluie et le beau temps en Haïti, sont-ils en train de refuser que des élections libres, honnêtes et sincères aient lieu dans ce pays ?

Les politiciens marrons

Personne n’a pu s’atteler à l’éradication des mauvaises pratiques inscrites dans le « Plumez la poule » étant donné que la solution de « ne la laissez pas crier » est donnée dès le départ. Dessalines a tracé la voie à suivre pour cacher les dysfonctionnements et éviter d’aller à leur assaut. C’est la thèse que soutient aujourd’hui l’ambassadeur américain Peter F. Mulrean en refusant des audits électoraux et financiers. De tels audits risqueraient d’épingler plusieurs entreprises privées nationales et internationales associées à des complices haïtiens. Les résultats de ces audits conduiraient les instances concernées à traduire en justice les coupables des manquements identifiés dans la passation des marchés publics. Les audits permettraient aussi de déterminer si les fautes commises l’ont été de bonne foi, par ignorance, ou encore si elles ont été planifiées.

Dans le même temps, on pourrait éclairer pourquoi les incohérences et dysfonctionnements n’ont pas été dénoncés par les politiciens marrons[5] de la Cour Supérieure des Comptes et du contentieux Administratif (CSC/CA), de l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), de l’Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF), de l’Inspection Générale des Finances (IGF) et du Comité National de Lutte contre le Blanchiment des Avoirs (CNLBA). L’ambassadeur américain Peter F. Mulrean craint-il que la Commission de vérification démontre le rôle joué par la communauté diplomatique et certains lobbyistes pour blanchir dans les paradis fiscaux les millions de dollars volés par les bandi legal du gouvernement Martelly ? Cette question d’une grande actualité traverse tout le mouvement politique et social haïtien. Le débat est capital et le peuple haïtien a l’obligation d’y répondre de la manière la plus rationnelle et la plus efficace. Les démocrates et progressistes sont en ordre de bataille. Dans la sérénité, la discipline et la détermination.

Nombre de démocrates ont dénoncé documents à l’appui les extravagances et folies orchestrées lors des contrats financés par les fonds provenant du projet PetroCaribe. De nombreuses personnalités sont mouillées et épinglées à cause des dépenses commanditées par le gouvernement Martelly. Des décaissements à hauteur de 13 millions de dollars par stade de football ont été effectués alors que l’entreprise Secosa réalisant ces constructions n’a été payée que la modique somme de 500 000 dollars. Comme l’a démontré Radio Zenith au cours de la semaine du 28 mars 2016, ces faits incriminés entrant dans le passif de l’administration Martelly concernent plus d’une dizaine de stades de football. Quelles sont les personnes éclaboussées par ces écarts très élevés sur les prix appliqués dans les marchés ? Quels sont les rapports entre ces écarts élevés et le financement des candidats du PHTK aux élections ? Pourquoi l’ambassadeur américain Peter F. Mulrean veut-il empêcher qu’un audit soit fait pour savoir où est allée la différence récupérée ?

Des dérapages dans tous les sens

Les millions mis à la disposition d’Haïti par le peuple frère vénézuélien sont des ressources rares qui n’ont pas été utilisées avec efficience par les bandi legal. Les projets d’investissement n’ont été l’objet d’aucune analyse rationnelle. Aucun calcul économique en termes de coûts et bénéfices n’a été effectué pour déterminer la contribution de ces investissements à la richesse nationale. De plus, le passage en force de ces investissements s’est fait en dehors des procédures institutionnelles de passation de marché. Pourquoi ces contrats de construction de stades de football ont-il été tous attribués à l’entreprise Secosa ? Où sont les publications d’avis général de passation des marchés ? Où sont les procès-verbaux d’ouverture des plis délivrés aux soumissionnaires ? Où sont les publications d’avis d’attribution provisoire ? Où sont les avis d’attribution définitive ? Qui a autorisé le dépassement des dépenses par rapport au montant des contrats ? Où sont les garanties de bonne exécution de ces contrats ? Pourquoi l’ambassadeur américain Peter F. Mulrean refuse-t-il la transparence permettant de découvrir les dérapages dans tous les sens ?

Le dialogue politique et social est en panne. Le chaos gronde. Le gouvernement traine les pieds dans la création de la Commission de vérification électorale. Cette mesure n’est pas négociable. La situation est pour le moins préoccupante du fait que 900 000 observateurs et mandataires sur 1.5 millions d’électeurs ont voté massivement. De plus, de fausses cartes d’identité nationale (CIN) ont été utilisées lors des élections du 9 août et du 25 octobre 2015. C’est une véritable course folle à la fraude avec 92% des procès-verbaux (PV) entachés d’irrégularités[6]. La communauté internationale a peur de la boite de Pandore que la Commission de vérification risque de révéler. Les démocrates et progressistes insistent pour l’établissement de nouvelles règles du jeu et surtout le respect de celles–ci. Le rapport de la Commission d’évaluation électorale dite indépendante avait déjà indiqué que :

1) 46.9% de PV contiennent des CIN qui ne sont pas corrects,

2) dans 60% des enveloppes, le procès-verbal de carence soit absent,

3) 57.1% des PV manquent des signatures ou des empreintes sur des listes d’émargement

4) il y a 30% de PV avec des numéros de CIN qui ne figurent pas sur les listes d’émargement[7].

Il est clair qu’en tant que tailleur, le CEP d’Opont, ciseaux en main, a cousu un habit que seul le PHTK de Jovenel Moïse pouvait porter. La Commission d’évaluation électorale dite indépendante a conclu son rapport sur la nécessité d’un « examen plus approfondi au plan technique de la responsabilité de la machine électorale dans les irrégularités souvent assimilée à de la fraude massive[8] ». Les résultats mitigés de cette veine tracée constituent la nouvelle donne à partir de laquelle démocrates et progressistes exigent une Commission de vérification. Très vite ! Une telle recommandation n’a rien de subversif et la communauté internationale qui se dit championne de la transparence a tout intérêt à peser de tout son poids pour qu’elle soit mise en œuvre. L’ambassadeur américain Peter F. Mulrean craint-il que l’étoffe de la fraude massive soit révélée au monde entier ?

Le moment est venu pour Haïti de se retrouver avec la collaboration de tous ceux et celles qui veulent l’aider à comprendre comment elle en est arrivée là. Les lendemains seront possibles quand elle cessera de flotter sans repères et sans cap. Comme un État sans personnalité et sans le moindre éclat. Et dans cette recherche de la voie de la bonne gouvernance, la plus simple dignité pour l’Haïtien est de dire à l’ambassadeur américain Peter F. Mulrean de se taire. Les Haïtiens ont démontré avec la manifestation du 22 janvier 2016 qu’ils veulent tourner la page loin de la grossièreté de Martelly qui voulait les ravaler. Il faut donc les appuyer dans cette nouvelle direction. La réfutation des déclarations de l’ambassadeur américain Peter F. Mulrean est une preuve par quatre que la société civile n’a pas perdu sa capacité d’indignation[9].

 Leslie Pean
Historien - Economiste


[1] Gaspard Théodore Mollien (1831-1834), Mœurs d’Haïti, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 50.

[2] Ibid, p. 47

[3] Jonathan M. Katz, « What Happens When a Celebrity Becomes President », Atlantic Monthly, February 9, 2016.

[4] « Mulrean contre la formation d’une nouvelle commission de vérification électorale », Radio Metropole, 30 mars 2016.

[5] Max Weber (1919), Le savant et le politique, Paris, Union Générale d’Éditions, 1963, p. 99.

[6] Jonathan M. Katz, « What Happens When a Celebrity Becomes President », op. cit.

[7] Commission d’évaluation électorale indépendante, Rapport de la Commission, Hôtel Kinam, 2 janvier 2016, p. 9. Le rapport intégral est publié dans le journal Le Nouvelliste du 4 janvier 2016.

[8] Ibid, p. 12.

[9] « CEP/Vérification : Jocelerme Privert dans le collimateur de Pitit Dessalines », RTCV, 1er avril 2016.