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Haïti : Entre se « Défendre » et « Mourir » !

11-20-2015-manifestation anti martelly contre les elections du 25 oct -1

« Chaque chose que tu fais, que tu dis, que tu penses, tu dois l’accomplir comme si tu étais à l’instant même sur le point de quitter la vie. »
(Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même)

 Par Robert Lodimus --- Le docteur Jean Price Mars, de son époque, parlait déjà de crise de pensée dans la société haïtienne. Nos « intellectuels », en ces instants tristes et sombres, ne devraient-ils pas prendre le temps, ou se redonner le plaisir de revisiter le Discours sur la méthode de René Descartes ? On ne construit pas l’avenir d’une Nation sans disposer d’une boussole d’idées rationnelles et d’un laboratoire de réflexions méthodiques. Haïti dérive à tous les niveaux. Socio-économiquement misérable, elle l’est tout aussi – si ce n’est davantage – sur le plan de l’ « intelligence créative ». Le 7 février 1986, le pays s’est libéré des Molochs duvaliéristes, mais pour se replonger bien vite dans la mare d’une incompétence anarchisante et d’une irresponsabilité détruisante.

Nous sommes de plus en plus loin des époques mémorables qui ont donné le mouvement insurrectionnel baptisé « Les Cinq Glorieuses de Janvier 1946 », qui a renversé le lescotisme pro-étatsunien. Gérald Bloncourt est rentré à Port-au-Prince dans le cadre des activités commémoratives liées à cet événement historiquement majestueux. La révolte antilescotienne a enrichi le territoire national des noms illustres, aussi phosphorescents que le météore : Jacques Stephen Alexis, Gérald Bloncourt… Et René Depestre aussi, d’une certaine façon. Nous l’ajoutons sous toute réserve.

Nous avons entendu cette semaine Gérald Bloncourt raconter les circonstances de son arrestation sur une station de radiodiffusion de la capitale. Malgré ses 90 ans, ce guerrier d’un courage exemplaire, d’une conviction patriotique et révolutionnaire empreinte de noblesse, de dignité et de loyauté est resté égal à ses idéaux politiques de jeunesse. Les jeunes penseurs et militants progressistes du journal La Ruche savaient qu’il fallait combiner les « mots » et la « force » pour faire avancer la lutte des paysans prolétarisés. Ils étaient convaincus que la « parole » et le « stylo », à eux seuls, n’arriveraient pas à vaincre les « Curiace » de l’impérialisme et de la colonialité. Ils l’avaient compris bien avant l’arrivée et l’installation de Fidel, Raul, Guevara et Cienfuegos dans les décors du théâtre de la révolution cubaine. C’est le premier janvier 1959 que les« Barbudos » entrèrent triomphalement à la Havanne après avoir mis en déroute la garde prétorienne de Batista. Quand on est formé à l’école du léninisme et du maoïsme, on comprend mieux le sens du concept de « changement » qui sert de parapets à l’essence de la philosophie des célèbres théoriciens de la « dictature prolétarienne ».

Le texte Adieu à un Camarade de Jacques Stephen Alexis, publié dans La Ruche du 26 février 1946 pour protester contre l'exil arbitraire de Gérald Bloncourt, caricature des valeurs de liberté solennelles, franches, sincères et incontestables.

En voici quelques lignes :

   « Gérald Bloncourt tu es parti. Sois sûr que nous serons dans une volonté, la Révolution, dans un seul combat, l'écrasement de l'ordre capitaliste, dans un seul triomphe, la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme. »

Cet extrait établit la nécessité pour un groupe politique – lorsque les moyens pacifiques (grèves, manifestations de rue) sont épuisés ou se sont révélés inefficaces – de recourir à la « violence positive et constructive », de façon modérée ou radicale, dans le but de changer les conditions sociales des êtres vivants qui tentent de survivre dans les quartiers pauvres et populeux. La « force », qu’elle soit endogène ou exogène, reste quand même – il faut le préciser – une lame à double tranchant. Quand elle est bien utilisée, elle garantit la jouissance des droits fondamentaux et protège les libertés essentielles. Dans le cas contraire, c’est-à-dire quand elle est exercée par les « seigneurs » de l’idéologie dominante, elle vise à détruire la capacité de résistance des masses populaires, à maintenir le « lumpenprolétariat » dans un état d’ « inconscientisation », dans une situation de « déresponsabilisation » et dans une position d’ « opportunisme » exploités ingénieusement par les impérialistes pour déstructurer, déstabiliser, désorganiser les mouvements insurrectionnels porteurs d’une forme quelconque de velléité révolutionnaire. Le nazisme hitlérien, le fascisme mussolinien, la tyrannie duvaliérienne se sont expansés par la torture et par la répression. Mais c’est aussi par l’effroyable « Koupe tèt boule kay » (Décapiter les colons et incendier leur habitation et leurs plantations) que les atrocités de l’esclavage furent sanctionnées de manière proportionnelle, afin de favoriser la naissance de l’État haïtien libre et souverain. Le débarquement des forces militaires alliées en Normandie n’a-t-il pas permis à la France de se libérer de l’occupation du Troisième Reich ? La guerre défensive n’est en aucun cas condamnable. Elle relève des droits des peuples à l’autoprotection et à l’autodétermination. La défense est sacrée.

L’État a été créé pour garantir aux individus la « jouissance  de leurs droits naturels, inaliénables et imprescriptibles. » Tout gouvernement devient illégitime, lorsqu’il protège les intérêts d’une minorité à l’encontre de ceux de la majorité que représente le « Souverain ». Aucune autorité n’est au-dessus du pouvoir du peuple. En matière de préjudices causés par des situations de révolte légitime contre un gouvernement nommé ou élu, la « justiciabilité » est-elle toujours évocable ? En 1789, les Français affamés et révoltés ont lynché, décapité les « bambochards » de la Couronne, incendié et détruit des immeubles publics. En 1917, Les Russes mélangés aux militaires de dernière classe ont mis à feu et à sang le royaume du Tsar Nicolas II. Comme Louis XVI, le monarque n’a pas survécu au courroux des masses populaires. Les « Libertés du Souverain » ne peuvent être ni interdites, ni limitées, ni suspendues… Quand la « Nation demande des comptes » aux mandataires, la « constitution » est révoquée. La « morale souveraine » reprend ses droits sur l’ « immoralité politique. » Le contrat social est résilié. Il faut repenser le « système associatif. »

On se demande si les élections du 20 novembre 2016 ne vont pas finalement entraîner la République d’Haïtisur le terrain des grands bouleversements. Depuis 1804, la patrie dessalienne est entrée dans une phase gestante. Elle est porteuse d’une crise aigue, aux dénouements imprévisibles et incontrôlables. La « mise bas » ne pourra se faire, semble-t-il, que dans les douleurs vives et insupportables d’une explosion sociale.

Le poète Nokan s’est exclamé :

« Mon pays vient d’accoucher
D’une certaine indépendance
Et déjà son ventre porte une révolution »

Les Européens ont esclavagé des millions d’êtres humains. Aux États-Unis, les Noirs sont traités jusqu’à présent comme des animaux sauvages. Les gendarmes blancs les assassinent, les tuent comme des vermines. En toute impunité. Ils n’ont pas le droit de manifester leur désaccord publiquement. Sinon, ils sont écrasés sous les pattes des chevaux de la police. L’impérialisme étatsunien a récupéré le révérend pasteur Martin Luther King Junior. Mais il considère Malcom X comme un pestiféré, sous prétexte que celui-ci prêchait la logique et la légitimité de la « violence »   contre la « violence ». Le berger doit-il toujours se contenter de crier après les loups qui dévorent ses brebis ?

L’ex-sénateur Clark Parent a posé le problème de façon tonitruante au cours d’une émission radiophonique déroulée à Port-au-Prince. Le fondateur du groupe musical Les frères Parent, converti à la politique, émet des réserves par rapport à la série des manifestations programmées par La Fanmi Lavalas, LAPEH, Pitit Dessalines, afin de protester contre le résultat partiel des élections de Léopold Berlanger. Clark Parent déclare : 

« Cela ne sert à rien de marcher dans les rues, de s’égosiller, de casser les pare-brise des voitures, de brûler les pneus. Et même d’aller contester par devant les instances douteuses mises en place par le même Conseil Électoral Provisoire qui a charcuté l’opération de tabulation après le dépouillement biaisé des bulletins de vote. S’il y a encore des femmes et des hommes vaillants dans ce pays pour prendre les armes, destituer Privert, et déclencher une « révolution », je suis avec eux. C’est la seule façon de sortir le pays du bourbier politique et du marasme économique. »

Le commissaire bizarre qui s’embrouille dans des citations latines désuètes, celui qui parle le grec encore mieux que Cicéron et Démosthène, va-t-il s’enfarger dans une nouvelle démarche d’« invitation  à comparaître » par devant le Parquet de Port-au-Prince, pour incitation à la violence ? Clark Parent ne fait que dire tout haut ce que beaucoup de compatriotes agacés, outrés, exaspérés par la chronicité de la crise exacerbée pensent tout bas !

Le rédacteur de la constitution française de 1793, le grand philosophe Nicolas de Condorcet écrivit dans  son rapport du 9 août 1792 : « L’insurrection est la dernière ressource des peuples opprimés. Elle est un devoir sacré quand il n’y a pas pour eux d’autre moyen de se sauver [1]. »

L’équipe choisie par la Convention pour remanier le texte de Condorcet, composée d’Hérault de Séchelles, Georges Couthon, Louis Antoine de Saint-Just, le formule différemment : « Dans tout gouvernement libre, les hommes doivent avoir un moyen légal de résister à l’oppression et lorsque ce moyen est impuissant, l’insurrection est le plus saint des devoirs. [2]»

La constitution haïtienne de 1987 prescrit également le droit du peuple à se manifester pacifiquement en vue d’exprimer son désaccord avec toutes les décisions politiques qui enfreignent les principes des libertés humaines.

Nos réflexions politiques rejoignent les conceptions de la « démocratie » observées chez Condorcet, Couthon, Saint-Just, Sieyès, Vergniaud, Barère…, quand ceux-ci partageaient le projet de rédaction de la constitution de 1793. Les Haïtiens sont arrivés à une époque où il leur faut coûte que coûte inventer une stratégie de lutte qui soit capable d’arracher leur pays aux griffes de l’avidité néolibérale. Les masses populaires de la République d’Haïti sont depuis longtemps à bout de souffle. D’ailleurs, c’est ce constat troublant qui a transformé des patriotes comme nous en « apologues de révolution. »

Vaincre la peur et se battre

Nous gardons un souvenir pathétique du fameux western Les sept mercenaires, mettant en vedette Yul Bryner, Charles Bronson, Steve Mc Queens, Horst Bucholds… . Il s’agit du court dialogue déroulé au tout début entre le curé et les villageois mexicains. Pour une œuvre romanesque, on parlerait d’incipit. Caldera (Eli Wallach), le redoutable bandit et ses malfrats pillaient la récolte, volaient les têtes de bétail des paysans qui n’arrêtaient pas de se plaindre, de pleurnicher, de pleurer sur leur sort. Ils demandent au curé ce qu’ils doivent faire. Le curé leur déclare :

   «  – Il faut vous battre… »
   Quelqu’un renchérit :
   «  – Mais je ne sais pas me servir d’un fusil ! »
Et le « padre » conclut sèchement :
« – Apprenez ou mourez… 

   En dernier lieu, les paysans choisissent de défendre l’existence du village plutôt que de céder au chantage des assassins et des truands. Ils apprennent à se servir d’une arme à feu. Ils se battent bravement. Et ils gagnent dignement leur paix et leur tranquillité. Naturellement, quelques uns d’entre eux restent sur le terrain du combat. Mais leurs sacrifices auront servi à faire avancer la cause de la justice sociale.

C’est aussi au prix du sang que se paie la « Liberté ». Montaigne et beaucoup d’autres philosophes nous l’ont enseigné. Les sept mercenaires, mis à part l’aspect fictif et le côté divertissant, demeure un grand exemple de courage et d’héroïsme pour les journaliers, les manœuvres, les paysans métayers… qui se font bêtement exploiter, sans réagir.

En refusant de se révolter et de se battre contre le Caldera de 1957, les Haïtiens dépérissaient silencieusement. Ils avaient préféré fuir, livrer leur chair en pâture aux requins, s’humilier sur des terres étrangères – parfois sans hospitalité – redevenir « esclaves » de leurs anciens « maîtres » en Amérique du Nord, en Europe, dans les territoires français, anglais, espagnols d’outre-mer, plutôt que d’imiter les peuples cubain, russe, chinois qui ont écrit – jusqu’à présent – les plus belles pages de l’histoire mondiale de la « Démocratie ». La « mort » n’est-elle pas aussi le commencement de la « vie » ?

   Afin d’exterminer les germes de l’esclavage à Saint-Domingue, « la mort était au rendez-vous » :pour reprendre le titre du western de Giulio Petroni, avec les acteurs Lee Van Cleef et John Phillip Law. Néanmoins, la « Vengeance » et la « Liberté » y furent également.

Ernesto Guevara a écrit : « Touslesjours, il fautlutterpourquecetamour de l'humanitévivante se transforme en gestesconcrets, en gestesquiservent d'exemple et quimobilisent. »

Une belle leçon de courage et de solidarité

Ce vendredi matin, Gonaïves s’est réveillée avec la fièvre de la danse. Depuis 1 mois environ, des affiches publicitaires placardées aux endroits les plus passants annonçaient l’arrivée d’un orchestre de la capitale. Ces occasions offraient aux couples l’opportunité de se rapprocher. De s’amuser en tête à tête. Le bal animé par un Jazz venu de Port-au-Prince, du Cap-Haïtien, des Cayes, conservait une portée événementielle. Les hommes et les femmes s’y préparaient comme la Cour le ferait pour le mariage du roi. Les éventuels participants voulaient tous porter des habits neufs. Les couturiers et les couturières ne chômaient pas. Les machines à coudre des frères Talus, originaires d’une section rurale de Gros-Morne, tournaient sans arrêt, le jour et la nuit. Ils étaient aussi musiciens. L’aîné jouait de la guitare. Il faisait partie de l’un des orchestres de la cité, Simbie des Gonaïves qui entretenait une polémique de bon aloi avec le groupe Volcan des Gonaïves. Les salons de coiffure aussi s’activaient. Tous les « chevaliers » voulaient se faire beaux pour aller danser et s’amuser dans les bras de leur Dulcinea del Toboso, le personnage féminin fictif de Miguel de Cervantès. Tandis que les « Cendrillons » se préparaient minutieusement pour aller à la rencontre du « Prince charmant ».

Des familles affichaient une certaine indifférence par rapport à ces manifestations mondaines. Elles se contentaient d’observer. De Méditer. Sans s’exprimer ouvertement. Elles pensaient que le « temps » qui étouffait la liberté des citoyens ne se prêtait pas à des activités jouissives.

Les tristes événements qui allaient se pointer dans la nuit de ce vendredi donnaient raison à ceux-là qui avaient méprisé le spectacle. Un drame regrettable est venu chasser l’atmosphère de détente. Le nommé Gros Féfé, un criminel notoire au service de François Duvalier, qui faisait la pluie et le beau temps dans le quartier populeux de Poste-Marchand à Port-au-Prince, avait accompagné l’orchestre aux Gonaïves. Au cours d’une prise de bouche animée avec un riverain, il a arraché son pistolet à la ceinture et il a fait feu dans la foule en direction de l’individu qui ne portait lui-même pas d’arme. Malheureusement, le « vaurien » a raté sa cible. Et c’est un pacifiste et paisible horloger, marié et père de famille, présent sur les lieux de l’altercation, qui a reçu mortellement le projectile en plein cœur. L’assassin, ainsi que deux individus, dont un jeune étudiant, qui l’accompagnaient dans son véhicule, a réussi à prendre la fuite.

Toute la populace de Raboteau et des autres quartiers de la ville s’est mise à la poursuite des bandits. On bloquait les voies de sortie. Organisait des battues à travers les campagnes. Le suspense montait, comme dans un film d’Alfred Hitchcock, d’heure en heure, toute la journée du samedi. Les chevaux des rumeurs galopaient. Tantôt ils étaient pris. Tantôt ils cavalaient toujours. La ville veillait. La vraie nouvelle tombait au début de la nuit. Des paysans de Grandmont avaient mis la main sur les dangereux fuyards et les avaient livrés à la vindicte de la foule. L’étudiant qui implorait la grâce des meneurs a reçu une bonne correction, puis gracié, libéré et autorisé à regagner la capitale. Alors que, ramenés à l’intérieur de la ville, Gros Féfé et son autre compagnon ont été sommairement exécutés à coups de machette et affreusement mutilés. Les corps des suppliciés ont été inhumés dans le cimetière situé complètement en dehors de la ville. Les Gonaïviens refusaient de les enterrer dans la cité de l’indépendance. En nous rendant à l’église dimanche matin, nous avons remarqué les traces de sang qui paraissaient encore fraîches sur la chaussée asphaltée. Certains élèves ont détourné la tête.

Les scènes d’horreur se sont déroulées à coté du musée tombé en ruines, pas trop loin de la cathédrale Saint Charles Borromée. Des adultes s’attroupaient sur les lieux du lynchage et en parlaient à voix haute.

Les habitants passaient des semaines à ruminer cette tragédie. Les rumeurs laissaient croire que François Duvalier, par esprit de vengeance, allait envoyer des militaires et des miliciens avec la mission d’opérer un massacre dans les quartiers de La Saline, Sans Raison, Polcosse, Descahos… La population se préparait à les accueillir. Cependant, il ne se passait absolument rien de ce genre.

Sous le régime gouvernemental du tortionnaire François Duvalier, la ville des Gonaïves ne subissait pas les exactions des volontaires de la sécurité nationale. Les tontons macoutes paradaient inoffensivement dans les rues. Il y avait même des jeunes adultes qui les provoquaient, insultaient et molestaient. Aucun gendarme n’avait osé effectuer des arrestations légales ou illégales dans certaines zones de Raboteau. Il aurait été accueilli à coups de coquilles de lambi. Et pourtant les riverains, entre eux, vivaient en toute tranquillité.

C’est quoi le « déchouquage »

Le 7 février 1986, lorsque les trois écoliers gonaïviens ont été assassinés, la ville s’est levée comme une seule femme, comme un seul homme. Cette grande insurrection populaire qui embrasait tout le pays a donc sonné le glas des duvaliéristes. C’était l’ « époque bénie »du « déchouquage » de l’horreur. Ce mot a pris naissance dans un contexte d’euphorie populaire, de vengeance d’un malheureux peuple réduit à sa plus simple expression, torturé par les fils d’Hadès et de Perséphone, persécuté durant 29 ans, fouetté jusqu’au sang et déshumanisé à Fort-Dimanche, fusillé à Titanyen avec un bâillon sous la bouche comme un chien enragé. Qui ont subi les opérations de « déchouquage » après la fuite des minotaures à ossature humaine? Certainement pas les compatriotes qui avaient bien choisi leur camp politique ! Où étaient les États-Unis, la France, le Canada, l’Angleterre, L’Allemagne, l’Espagne et les autres pays du G7, lorsqu’en plein jour, sous le soleil de midi, François Duvalier commandait en personne les pelotons d’exécution, sous les regards effrayés des écoliers traumatisés, contraints d’assister en uniforme au déchaînement de la cruauté politique contre les enfants de la patrie dessalinienne ? Comment ont-ils réagi à l’assassinat de Marcel Numa et de Louis Drouin ? Au contraire, ils applaudissaient dans les coulisses de la « diplomatie antipeuple ». La presse locale a-t-elle déjà oublié que c’est le substantif « déchouquage » qui lui a enlevé le « museau de la répression  » ? Certains opportunistes, à cause des intérêts inappropriés et inavoués, comme le rapporte Rivarol, « ne voient que le mal du bien ».

Les masses haïtiennes, aidées par la sombreur des élections de Pierre-Louis Opont et de Léopold Berlanger, sont-elles effectivement sur le point de comprendre que « 7 février 1986 » est une œuvre inachevée ? Michaël (Al Pacino) déclare dans le film Le Parrain : « Aujourd’hui, la famille de Vito Corleone règle ses comptes… » Vos savez comme nous, peut-être, ce que signifie cette hyperbole.

Les lois haïtiennes se montrent incapables de protéger la liberté publique et individuelle. Des inconnus aux « mœurs douteuses » assautent les institutions étatiques. Il n’y a aucun prestige, aucune gloire à tirer des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire concentrés à Port-au-Prince. Des noms de présidents, de ministres, de sénateurs, de députés, de juges, de magistrats communaux sont mêlés à toutes les sauces de la criminalité : assassinat, drogue, vol, viol …

De 2010 à 2016, La République d’Haïti a connu le régime politique le plus « sale » de toute son histoire. C’est Hilary, l’épouse du corrompu Bill Clinton, qui l’a imposé. Et c’est aux mêmes « charognards » que les États-Unis, l’Union européenne, la Francophonie, le Canada, la France, L’Allemagne veulent confier impitoyablement le destin d’un peuple essoufflé, trempé jusqu’aux os dans la misère, et « pariatisé » sur les cinq continents.

Les Haïtiens devraient refuser d’installer des « néomacoutes » au pouvoir le 7 février 2017. Car c’est une façon pour les « ennemis » de la Nation de désacraliser, de déshonorer le symbole solennel que cette date représente dans l’histoire.

La Déclaration d’indépendance des États-Unis du 4 juillet 1776 stipule : « Quand une longue suite d’abus et d’usurpations ayant invariablement le même but, témoigne l’intention de le réduire sous un despotisme absolu, il est du droit, il est du devoir de ce peuple de renverser un pareil gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles garanties, à sa sécurité future. »

Daniel Webster, avocat et homme politique étatsunien explique : « Le peuple peut, s’il le veut, expulser tout gouvernement qui deviendrait oppresseur et intolérable et en mettre un meilleur à la place. »

N’est-ce pas cela le « déchouquage » ?

Derrière la façade obscure des élections bourgeoises, il y a toujours des peuples bafoués, mortifiés, insultés, avilis qui fument quotidiennement le calumet de l’appauvrissement exponentiel et de la désespérance suicidaire.

Une nuit, très certainement, les « désespérés » du monde, auxquels se réfèrent le poète Léon Bloy et le chanteur engagé Jacques Brel, « demanderont des comptes » à leurs « Bourreaux ».

 

Robert Lodimus

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 [1] et [2] Les doctrines politiques modernes, ouvrage collectif organisé par l’ÉcoleLibre des Hautes Études.