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Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

Jeu09212017

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Analyses & Opinions

Jovenel Moïse, le fléau des « dieux »

jovenel moise au soleil touhaiti

     « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?

       Ces doux êtres passifs que la fièvre maigrit?

       Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules?

       Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules :

       Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement

       Dans la même prison, le même mouvement. »

                                              (Victor Hugo, Mélancholia)

Par Robert Lodimus ---  Le crépuscule tombait déjà sur le paysage voilé et enneigé. Un immense tapis blanc recouvrait les rues crevassées, dégoudronnées à certains endroits. Au Canada, le mois de février n’est-il pas réputé pour son humeur impassiblement rigoureuse? À cette période de l’hiver, la température oscille souvent entre moins 40o et moins 50o Celsius. De quoi faire geler le sang d’un chameau en quelques secondes. Quand il vente et grêle, les gens peuvent ressentir jusqu’à moins 600 sur la peau fragile et sensible. La plupart des personnalités fortunées et des retraités privilégiés qui habitent dans les régions nordiques s’envolent à destination du Sud dès la fin de novembre. Notamment en Floride où ils disposent d’une confortable résidence secondaire. Ou, – pour ceux dont la capacité économique et financière est limitée –, d’une caravane bien équipée qui leur offre les moyens de cuisiner, la possibilité de prendre un bain, le plaisir de s’allonger dans un lit de circonstance. Ces « expatriés volontaires » reviennent ordinairement au début du printemps. Déjà, les arbres commencent à refleurir. Le gazon, à reverdir. La vie s’installe petit à petit dans son décor pittoresque habituel. Le climat se sérénise. La nature entame son processus d’ « autodédiabolisation ». En été, ce vaste pays n’aurait rien à envier à l’« Eden » du « Créateur Suprême ». Mais en hiver, par contre, rien non plus à la « Géhenne » du « Terrible Lucifer ». Selon les historiens, les « visages pâles » venus d’Europe chassèrent par les armes et par la ruse les autochtones qui vivaient paisiblement sur ces terres depuis des lunes parmi leurs morts. Aujourd’hui, les victimes sont devenues dans les forêts du Yukon ou du Nunavut des étrangers sans droits réels, sans libertés véritables, sans privilèges sociaux considérables, sans avantages économiques valables. Les « peaux rouges », – pour utiliser le langage des « Blancs racistes » –, sont traités en immigrants indésirables et pauvres, alors que les descendants des colons se saucent dans un autochtonisme volé, usurpé, assaisonné de Xénophobie. Le monde fonctionne encore à l’envers. Les « hôtes puissants » se sont transformés en « maîtres et seigneurs » des lieux. Cela s’appelle la « découverte de l’Amérique ».

Enfin, une note de soulagement. La marmotte, semble-t-il, n’a pas vu son ombre. La saison printanière n’est donc pas loin. Dans six semaines, les tourments et les péripéties engendrés par les matinées sibériennes seront derrière les riverains éprouvés. Fini les tribulations de se réveiller à l’aube pour aller pelleter la neige froide et dure. Les journées frissonnantes, sans la moindre clarté d’un rayon de soleil, et qui renvoient à la sombreur des nuits sans étoiles, angoissent le coeur et dépriment le cerveau. Car les individus vivent et meurent de lumières et d’ombres. Comme les personnages apocalyptiques dans les œuvres picturales d’Eugène Delacroix. Nous pensons immédiatement à cette toile magnifique qui immortalise les massacres des Grecs dans l’île de Chios dont s’est rendu coupable l’empire Ottoman le 11 avril 1822.

Ce 7 février 2017, disions-nous, la brise glaçante nous cinglait le visage froissé et écrasé sous une avalanche de nouvelles démoralisantes : les bandits armés qui mitraillent toujours les passants dans les rues de la capitale, des fillettes qui sont vendues comme « esclaves sexuelles » à Kaliko Beach, des étudiants qui entament une grève de faim pour exiger d’être réintégrés à l’École Normale Supérieure, une jeune femme chassée de la Grand-Anse par l’ouragan Matthew qui cherche de l’aide pour nourrir et loger ses trois enfants en bas âge. Parallèlement à tout cela, les familles désorbitées continuent de fuir les foyers de guerre allumés en Syrie par les États impériaux. Certains gouvernements étrangers traitent les rescapés de la mort comme des gens pestiférés et refusent de leur accorder l’asile. Le globe terrestre appartient à la petite clique des milliardaires, – ces brasseurs d’affaires occultes dont fait partie Donald Trump –, qui tiennent les pauvres en otage. Que peut-on faire soi-même, sinon que de ressasser les événements tragiques, de retrousser ses lèvres et de se froncer les sourcils? François Fillion trouve des micros pour justifier ses malversations administratives, alors que les prolétaires ravalent en silence les larmes de l’injustice. Ils n’ont pas de tribune. Les oligarques possèdent tout : chaines de radiodiffusion et de télévision, quotidiens, magazines, revues, salles de projection cinématographique, maisons d’éditions et de production audio-visuelle, centres de distribution de livres et de films, librairies, etc. Les œuvres de créativité, – distractives ou avant-gardistes –, sont soumises au tamisage. Elles sont filtrées génialement. Sélectionnées dans un souci de « minutie inéquitable ». Le cinéaste militant Pierre Falardeau, décédé le 25 septembre 2009 à Montréal, se retourne peut-être de colère dans sa tombe, devant la gloire que récoltent les films de Xavier Dolan, – que nous n’avons jamais visionnés –, dans les festivals internationaux, particulièrement à Cannes. À l’écran, sur les planches ou dans les livres, dans la cinématographie, le théâtre ou la littérature, le « sexe » se vend mieux que la « misère ». Dany Laferrière a forcé les portes de l’Académie française en se servant de sa clef passe-partout : « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.» Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, même s’ils étaient encore de ce monde, n’auraient jamais réussi le même exploit légendaire avec « Les Gouverneurs de la rosée » et « Compère Général Soleil ». Les histoires de Manuel qui a sauvé son village de la sécheresse, d’Hilarion qui est assassiné par les militaires dominicains en tentant de fuir le massacre de 1937 de Trujillo n’intéressent que des individus comme vous et moi qui restons attachés aux valeurs des « libertés essentielles et des droits fondamentaux ». Madona vend plus de disques dans l’univers que Gabriel Garcia Marquez en a vendu de livres. Mort, Michaël Jackson rapporte plus d’argent à ses héritiers que de son vivant.

Le journal de Montréal a entrepris de publier une série d’articles sous le titre « Haïti, pays maudit ! ». Les journalistes ont même repris une traduction en langue vernaculaire : «Ayiti, peyi madichon ! » Des immigrants haïtiens ont piqué des crises de nerfs et se sont défoulés en boucle sur les médias parlés communautaires. Ils considèrent, – à tort ou à raison –, que la démarche du quotidien dissimule une tentative d’humiliation et de dénigrement. Mais Haïti n’est-elle pas devenue depuis sa création un symbole exemplaire de « Malédictions ». René Depestre, le grand poète et romancier jacmélien, prix Renaudot 1988 pour son ouvrage « Hadriana dans tous mes rêves » publié aux Éditions Gallimard, disait lui-même : « C’est déjà un grand malheur de naître Nègre. Mais encore un plus grand malheur d’être né Nègre et Haïtien. » Arrivera un temps où « Le Larousse » adoptera peut-être le substantif « Haïti » pour traduire « Tout va mal ».

Quand l’écharpe présidentielle symbolise le crime organisé

Depuis plusieurs mois, les indigents meurent dans les hôpitaux publics de Port-au-Prince et des villes de province. Les médecins, les infirmiers et les membres du petit personnel revendiquent de meilleures conditions de travail. Ils dénoncent l’insuffisance des salaires, l’insalubrité des lieux d’internement et d’auscultation, la rareté des médicaments, le manque de nourriture… Les patients en détresse implorent la pitié des « Irresponsables » de l’État. Mais les autorités ont les oreilles et les yeux tournés ailleurs. Youri Latortue et ses sénateurs mal élus ont trouvé, – en claquant des doigts –, 8 millions de gourdes pour organiser le carnaval durant trois jours dans la cité de l’indépendance. Chaque commune aura ses propres festivités de jours gras. Se déhancher en sirotant son « whisky » dans les bras de « sa dulcinée ou de ses maitresses » est donc plus important que « sauver des vies ». La République d’Haïti en est rendue à ce niveau d’insouciance et d’endurcissement. Notre pays, en plein début du XXIe siècle reste encore une terre de « cigales ». Grouiller sur les détritus, dire des âneries et répéter des obscénités en chantant : voilà la plus grande passion des dirigeants politiques. Et puis, le PHTK de Jovenel Moïse n’a-t-il pas son propre « Charles Oscar » qui bave sur les êtres et sur les choses ? Quelle bourgeoisie « radine » que celle qui a gaspillé des dizaines de millions de dollars US pour perpétuer la corruption dans les milieux de la gouvernance politique, mais qui refuse d’entendre les cris désespérés des dialysés de l’hôpital général qui décèdent tous les jours! C’est aussi cette même « race de vipères » qui a investi environ 40 millions de dollars états-uniens dans le coup d’État contre le gouvernement lavalas le 30 septembre 1991. Où sont passés Peter F. Mulrean, Sandra Honoré et les autres « proconsuls » qui ne ratent jamais l’occasion de s’immiscer dans les affaires internes de la République ? La Minustah ne détient pas le mandat d’aider à « conserver la vie » sur le territoire national. Elle a plutôt la « mission » de la regarder s’évaporer, s’effriter, péricliter, jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Les ambassades affichent clairement leur désintéressement aux problèmes que pose le dysfonctionnement des unités de dialyse médicalisée observé à l’UEH et qui ouvre les portes des cimetières aux malades chroniques.

Cette journée du mardi 7 février 2017, pour reprendre le fil de nos pensées, notre sang bouillonnait de rage. Mais surtout de honte. Un inconnu que nous avons croisé dans une station d’essence nous a abordés en anglais : « Hello, where are you from? » Nous avons répondu de façon laconique : « Haïti ». Dans cette ville située dans l’Ouest de l’île de Montréal, la majorité des immigrants sont soit bilingues (français/anglais), soit unilingues anglophones. Il ventait rageusement. Nous l’avons déjà souligné. L’intensité du froid semblait battre les records. On n’ouvre pas la bouche dans une température pareille sans entendre claquer ses dents. L’homme voulait manifestement se vider le cœur. Parler, échanger, afin de briser la solitude des mégapoles. Et nous étions peut-être la première personne qu’il avait croisée sur son chemin. La sagesse confucéenne nous commande de jouir des bienfaits du silence. Cependant, dans ces grandes villes assourdissantes, le silence devient carrément déprimant. Et même dans bien des cas, suicidaire. Mortel.

L’automobiliste insolite, bien qu’il ait eu fini de remplir son réservoir, ne semblait pas presser de s’en aller. Étonnamment, Il se rapprochait de quelques pas. Puis crevait l’abcès : « Dites donc, j’ai suivi l’installation de Jovenel Moïse, c’est bien son nom, à la télévision haïtienne que j’ai captée sur internet. Ils disent que c’est une sorte d’El Chapo. » D’un air tout aussi hésitant, mais sérieux, nous répliquions : « C’est vrai, mais en version réduite. C’est un escroc, certes. Mais une espèce de petit « bandit-valet » au service de la mafia de Pétionville, qui est rémunéré à la commission. » Alors, notre interlocuteur enchaînait : « Que devient donc ce beau pays que j’ai visité sous Aristide en 1991 ? » Là encore, notre voix tranchait l’air hivernal comme les dernières paroles d’un condamné à mort dans la prison de San Quentin en Californie : « Monsieur, Haïti est devenue à la fois un endroit de misère, une terre de résistance, un lieu de militance, un phénomène inquiétant de pourriture humaine. Rien de moins ! Faut-il ajouter au tableau du déclin sociétal les mercenaires de la Minustah qui violent les enfants, contaminent la population avec les germes du choléra, les Organisation non gouvernementales (ONG) qui financent le banditisme dans les quartiers désœuvrés, les puissances internationales qui parachutent les vendeurs de drogue et les blanchisseurs d’argent sale dans la cour de l’État.» Et, finalement, à la question inopportune relative à nos activités professionnelles, une réponse tout aussi sèche et cinglante: « Nous superposons des mots en dents de scie dans l’intention d’aider à reconstruire l’Espoir. » L’étranger n’avait pas l’air de bien comprendre ? Cependant, la conversation s’est arrêtée sur ces dernières notes que nous avons exécutées, disons-le, crescendo.

Ce que veulent les États-Unis, Satan le veut

Le lundi 6 février 2017, le commissaire Danto Léger annonçait à la presse l’envoi de son « réquisitoire supplétif » au juge Bredy Fabien qui est chargé d’instruire l’ « affaire Jovenel Moïse ». « Jovenel Moïse est désormais un accusé », précise le dirigeant du Parquet de Port-au-Prince. « Et il le restera, jusqu’à ce qu’un tribunal compétent statue sur son sort », a encore poursuivi le juriste bruyant qui ressemble beaucoup plus à un personnage du burlesque. L’Inspecteur « Maigret » a révélé du même coup les noms des témoins importants qui doivent être interrogés par la justice dans le cadre des rapports dénonciateurs et accusateurs de l’UCREF : Réginald Boulos, Isones Étienne, Winsky Knaggs, Martine Joseph Moïse. En dépit de tout ce qu’on pourrait lui reprocher, il faut reconnaître que Danton Léger a traité ce dossier brûlant avec un certain esprit de sagesse et d’intelligence. La situation se complique à tous les niveaux pour les différents concernés. L’enquête de l’Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF) ne peut plus être classée sans suite, déposée et oubliée dans un tiroir sans soulever la grogne des citoyens. Les principaux acteurs du « télé feuilleton » ont été sélectionnés pour passer l’audition. Bientôt, c’est-à-dire, lorsque « Maigret » aura rendu son « réquisitoire définitif »   le sort du tournage sera fixé. Que Danton Léger démissionne ou reste en poste, les tribunaux haïtiens sont condamnés à suivre jusqu’au bout la piste des révélations compromettantes qui mettent en cause la famille du « petit paysan prétentieux (PPP) ». L’histoire récompensera l’ex-député lavalassien pour son courage et pour son sens de dignité patriotique. Les pressions lourdes exercées sur ses épaules frêles par les ambassades des pays néocoloniaux ne semblent pas, – jusqu’à présent –, altérer son jugement. Vous avez sans doute noté dans notre remarque une certaine « réserve précautionneuse ». La nature humaine parvient, très souvent, à échapper à la méthode de la réflexivité rationnelle. Chaque moment historique surgit avec son Juda Iscariote dans ses propres entrailles. Qui aurait pensé que Rudy Hériveaux, Annette Auguste (Sò Ann) … deviendraient un jour les pires détracteurs, les plus farouches calomniateurs, les plus impitoyables persécuteurs du mouvement lavalas ? Nous ne parlons pas de Jean-Bertrand Aristide. Car Lavalas a pris naissance le 7 février 1986 : le jour où toute une population se leva comme une seule femme, se mit debout comme un seul homme pour défier, abattre l’arbre stérile du macoutisme et ses pourvoyeurs internationaux. Mais, malheureusement, elle ne l’a pas déraciné. Cet arbre qui donnait son ombre aux « vampires » est en train de repousser tranquillement. Danton Léger a tenté d’attirer l’attention de ses compatriotes sur la gravité de la situation juridico-politique et sur les bouleversements sociaux qui marchent inévitablement à la rencontre de la République.

Deux citoyens se sont portés partie civile dans l’épineuse affaire : l’ex-candidat contestataire Moïse Jean-Charles et le professeur Ernest Bolivar. En qualité de témoins à charge, ils seront les corollaires du ministère public dans un éventuel procès en rapport aux crimes reprochés à Jovenel Moïse et à Martine Joseph. Les deux concitoyens pourront-ils assumer jusqu’au bout cette dangereuse responsabilité qu’ils ont prise devant la Nation, juste pour que la lumière luise sur les ténèbres. La mafia a les bras longs et puissants. Ordinairement, dans les pays où l’État atteint une échelle structurelle acceptable, les témoins à charge et les délateurs sont placés sous la protection de la police. Jovenel Moïse, dans cette série controversée sur la pègre nationale, ne pouvait jouer que le rôle d’un figurant muet, d’un robot sans cerveau : un « porteur de valise » qui circulait dans plusieurs sens, c’est-à-dire, une créature pitoyable, sans caractère qui était utilisée par les Corleone, les Cuneo, les Tattaglia, les Stracci, les Barzini de la société haïtienne. Son épouse et lui auraient aussi servi de prête-noms, lors des opérations importantes de transactions bancaires douteuses. La DEA qui a procédé à l’arrestation de plusieurs autochtones sur le sol national, plus d’une quarantaine, selon les statistiques disponibles, ne saurait feindre d’ignorer les entrées et les sorties des trafiquants de drogue qui assiègent, qui empoisonnent Port-au-Prince et ses banlieues. Comment une République à l’agonie, qui ne produit absolument rien, sinon que des bandits exécrables, est-elle parvenue à posséder un parc de véhicules luxueux aussi intense, aussi vaste, aussi impressionnant ? Haïti est un pays entièrement placé sous l’emprise du Département d’État et du Pentagone. Rien n’échappe au contrôle de la CIA ! Absolument rien !!! Des mini-caméras et des microphones sont installés clandestinement dans les bureaux de tous les compartiments de l’Administration publique. États-Unis, France, Angleterre, Canada, Russie, Chine, Israël forment les espions les plus efficaces de la planète. Et ce sont les meilleurs agents doubles qu’ils envoient en mission en Haïti. Avec l’épée de Damoclès qui est suspendue sur sa tête, Jovenel Moïse, contre vents et marées, avec les bénédictions du Core Group, a pu finalement recevoir l’ « écharpe de l’ignominie nationale » des mains du « petit chef » des parlementaires mal élus, illégitimes, et nous citons le mystérieux Youri Latortue. Les faits ont démontré une fois de plus qu’entre l’ « ange » et le « démon », les États-Unis choisissent toujours le « dernier ».

Danton Léger, avec son « réquisitoire supplétif », a offert subtilement une occasion en or qui a échappé à la capacité et à la compétence de cette soi-disant opposition tripartite en lambeaux. Les individus qui s’attachent trop à la « conservation de la vie » doivent éviter d’embrasser les activités professionnelles risquées. C’est la transcendance de la crainte de la mort qui engendre les héros mythiques. Ces « Camarades » meurent pour que la « Vie » soit. Dans n’importe quel autre coin de la terre, l’investiture de Jovenel Moïse n’aurait pas eu lieu le 7 février 2017. Les 3 mille policiers lâchés comme des « tigres féroces et affamés » dans les rues de la capitale, même additionnés aux effectifs militaires de la Minustah auraient été insuffisants à contenir la foule des enragés et des révoltés. Nous le rappelons avec insistance, c’est dans un moment de confusions sociopolitiques que Napoléon Bonaparte, général en chef de l’armée a mis en branle son coup d’État qui lui a permis de réaliser ses ambitions de gouverner la France. Parfois, les peuples doivent avoir cette clairvoyance politique de sortir de la « Légalité » en vue d’entrer dans le « Droit ». La « Loi » est « historique » et elle obéit à la « dictature du postulat ». Tout ce qui est « historique » est prédestiné au déclin. On peut révoquer la « Constitution ». Mais le « Droit » est naturel. Nul ne peut « Le » suspendre sans en subir le « Juste Châtiment ».

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse

Les Boulos projettent en Haïti le profil de Joseph Kennedy, le père du président assassiné à Dallas en 1963. Avec l’argent, ils font et défont les hommes politiques. Cette famille vit d’un scandale à l’autre. On se souvient de Roudolph Henry Boulos, le « sénateur délinquant » qui avait enfoncé les portes du palais législatif, alors qu’il détenait la citoyenneté étatsunienne. Gabriel Fortuné, un lavalassien reconverti au néoduvaliérisme, avait exigé que le « millionnaire fraudeur » fût arrêté, jugé et incarcéré. Mais comme toujours, rien n’y fut fait. Roudolph Henry Boulos se sauva à bord d’un hélicoptère mis à sa disposition, paraît-il, par les forces armées dominicaines [1].

Nous mentionnons également la lutte courageuse que l’ex-directeur de Radio Haïti Inter, Jean Léopold Dominique, assassiné en compagnie du gardien de la station, Jean-Claude Louissaint, avait menée contre les puissants propriétaires du Laboratoire Pharval S.A., dans l’affaire de l’Afébril/Valadon, les médicaments empoisonnés. Roudolph et Réginald Boulos faisaient encore l’objet de poursuites au tribunal correctionnel de Port-au-Prince pour « homicide involontaire par négligence, imprudence et non respect des règlements ». 500 enfants ont subi l’intoxication au diéthylène glycol. Plus d’une cinquantaine d’entre eux ont cessé d’exister. Les parents plaignants se sont réunis dans le cadre d’une association (APEVIDIGH) qui réclamait à tue-tête justice en faveur des décédés, réparations et dédommagements pour les handicapés sévères : mentaux et physiques. Certaines familles avaient perdu deux progénitures dans les mêmes circonstances. L’APEVIDIGH exigeait 50 ans de prison ferme pour les coupables. Et pourtant, – jusqu’à présent –, les deux inculpés sont entièrement libres de leur mouvement et vaquent tranquillement à leurs occupations quotidiennes. Personne ne sait avec précision où est rendue cette « saga judiciaire ». « Les amandiers sont morts de leurs blessures », dirait le grand poète marocain Tahar Ben Jelloun. Et ce n’est pas étonnant. Les « pauvres » n’ont pas les moyens de se protéger des « bourgeois ». Les décisions de justice obéissent à la loi de l’offre et de la demande. Depuis le règne des Duvalier, les tribunaux haïtiens sont côtés en bourse. Les verdicts sont vendus aux plus offrants. Ceux qui ont les moyens d’investir sur le vaste « marché de la corruption judiciaire » ne vont pas à la prison de la Croix-des-Bouquets ou au pénitencier national. Le cas de Clifford Brandt est exceptionnel. Il s’agit d’un règlement de compte personnel entre gens riches.

Certes, dans la construction de l’État de droit, l’exemple de Saddam Hussein qui exécuta lui-même froidement son ministre de la santé pour avoir fait administrer des vaccins périmés à la population irakienne ne serait pas à suivre. Néanmoins, dans un système de société qui nourrit les prétentions du mode de fonctionnement de l’État démocratique, la « Loi doit être la même pour tous ».

Le « commissaire Maigret », le Jean Gabin des Caraïbes, sait à présent que ses jours sont comptés à la tête de l’institution. En acceptant cette fonction ingrate, sans s’en rendre compte peut-être, Danton Léger avait érigé lui-même, – dès le départ –, des limites, dressé des barrières en rapport à ses activités et libertés professionnelles. N’importe quelle décision du Parquet rendue contre un fanatique du PHTK pouvait facilement être perçue comme la résultante d’un acte de vengeance et de persécution. Il ne faut pas oublier que les femmes et les hommes qui évoluent dans les circuits du « pouvoir des crânes glabres » ont célébré dans la joie, en se soûlant comme des grives, le kidnapping de Jean-Bertrand Aristide et de sa famille le 29 février 2004. L’inspecteur « Clouzot », depuis le retour des Tèt kale au palais national, a rédigé sa lettre de démission qu’il aurait remise au ministère de tutelle. Son successeur héritera d’une cause lourde. Complexe. Difficile et même impossible à gérer. Wilson Laleau, – l’ex-ministre des finances cité dans des dossiers de détournements de fonds publics –, est peut-être déjà à la recherche d’un « Michel Neyret [2] » pour remplacer « Fouvreaux  [3] ».

Même en cas de constats et de relevés d’indices graves et concordants qui exigeront une ordonnance de renvoi, il aura fallu prévoir et admettre que Jovenel Moïse passera les cinq prochaines années sous le couvert de l’immunité présidentielle, sans que sa compagne et lui en soient inquiétés outre mesure. Le temps joue en faveur du couple. Dans la conjoncture politique actuelle, il ne faut pas espérer que l’affaire de drogue et de blanchiment d’argent franchisse le seuil du Parlement pour se retrouver par devant une Haute Cour de justice. Le pouvoir exécutif dispose d’une confortable majorité de députés et de sénateurs.

Et là encore, il y aura toujours moyen de solutionner le « crime » par un autre « crime ». C’est ainsi que fonctionnent les milieux de la mafia internationale. Après avoir régné sur les ténèbres du chômage, du vol, du banditisme, de l’assassinat, de la drogue, de la prostitution juvénile, du choléra, de la famine, de la sécheresse, du mensonge, des fausses promesses…, Jovenel Moïse pourra toujours se réfugier dans les bateys de Danilo Medina, comme Roudolph Boulos l’a fait, – bien entendu avec l’aide de certains corps diplomatiques accrédités à Port-au-Prince –, pour échapper aux invectives de Gabriel Fortuné, le nouveau « maître » incontesté de la ville d’André Rigaud, de Lysius Salomon, de François Antoine Simon…

Émile Zola, Victor Hugo, Karl Marx restent des défenseurs farouches de la classe ouvrière. Ils ont rédigé des ouvrages célèbres qui « verbalisent la misère matérielle » des petites gens et la résistance des peuples à l’oppression du capital. L’histoire du « socialisme » est écrite avec le « sang » du syndicalisme progressiste et du militantisme révolutionnaire.

Camarades,

La route du « Changement »  social, politique, économique et culturel  est longue et sinueuse. Cependant, elle ne s’étend pas à l’infini, comme le néant. Suivons l’exemple héroïque de Mao Tsé-toung et de ses intrépides soldats. Marchons courageusement dans la direction du « Soleil levant ». Nous finirons par trouver les portes de cette « Révolution universelle » que nous franchirons fièrement, en répétant à l’unisson les noms des camarades qui sont tombés avant nous et devant nous sur les champs de bataille.

Robert Lodimus

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Notes et références

[1] Radio Kiskeya, L’affaire Boulos divise les sénateurs, lundi 24 mars 2008.

[2] Michel Neyret, commissaire français accusé en 2011 de corruption dans une affaire de trafic international de stupéfiants et de blanchiment d’argent.

[3] Signé Furax, film réalisé par Marc Simenon sorti en 1981).