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Le Québec dit en Français « Merci » À Haïti ! Bravo ! Mais Encore…

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Par Robert Berrouët-Oriol, Montréal le 1er décembre 2013

 J’ai lu avec délectation l’article « Salon du livre - Quand le Québec dit merci à Haïti », daté du 30 novembre 2013, que signe mon collègue Max Dorismond. Depuis l’archipel fécond du débat d’idées et du partage, je tiens à le féliciter publiquement pour cet alerte reportage qu’il a offert aux lecteurs de « Haïti connexion ». Ce reportage au long cours, tissé d’informations pertinentes et agrémenté de belles photos, renseigne bien les lecteurs sur un événement majeur et exceptionnel qui a eu lieu au récent Salon du livre de Montréal (36e édition, du 20 au 25 novembre 2013) où Haïti était l’invitée d’honneur. En s’écartant brièvement du sujet, l’article a également le mérite de rappeler aux lecteurs la vaste et multisectorielle contribution de la communauté haïtienne à la modernisation du Québec ces quarante dernières années.

 L’article expose un éclairage amplement ciblé sur l’un des plus forts moments du Salon du livre de Montréal : Haïti invitée d’honneur, c’était la présence d’une douzaine d’écrivains venus spécialement d’Haïti pour l’événement. C’était aussi plus de 800 livres d’auteurs haïtiens acheminés à Montréal par avion –la plupart de ces livres, le libraire responsable me l’a confirmé, ont été très vite vendus au Pavillon d’Haïti, une heureuse initiative de la librairie Le Port-de-tête et des Éditions Mémoire d’encrier. Haïti invitée d’honneur, c’était également nos écrivains invités en vente-signature, ou participant à des tables-rondes fort fréquentées, ou donnant des entrevues radio-télé. Haïti invitée d’honneur, je tiens à le souligner, c’était la grande convivialité entre écrivains haïtiens venus d’Haïti et ceux qui vivent au Québec ou aux États-Unis. C’était le lancement, par le poète James Noël, du no 2 de la somptueuse revue IntranQu’îllités suivi d’une ludique et séduisante lecture de textes avec, entre autres, les vives voix d’Anthony Phelps, Yanick Lahens, Thélyson Orelien, James Noël, Robert Berrouët-Oriol , Joël Des Rosiers, Gary Victor, Émmelie Prophète, Stéphane Martelly… C’était aussi, au proche périmètre du Pavillon d’Haïti, la remise de la « Mention d’excellence » 2013 à Robert Berrouët-Oriol par la Société des écrivains francophones d’Amérique pour son livre de poésie « Découdre le désastre suivi de L’île anaphore », ainsi que la parution d’un nouvel essai de Joël Des Rosiers, brillant et hautement documenté, et qui porte le titre déictique « Métaspora – Essai sur les patries intimes ». Enfin de manière plus générale, Haïti invitée d’honneur c’était, au Pavillon d’Haïti, l’intérêt manifeste de plusieurs centaines de visiteurs québécois et haïtiens attentifs, séduits, curieux de découvrir ou de redécouvrir notre littérature transnationale et également de dialoguer avec nos talentueux écrivains.

L’événement Haïti invitée d’honneur a néanmoins connu un moment sombre, un moment d’irrespect et de grande déficience intellectuelle avec l’intervention d’une certaine Josette Darguste, « ministre » de la culture d’Haïti et membre d’une improbable et funambule association de saltimbanques dénommée « gouvernement d’Haïti ». Dans la plus grande ville francophone d’Amérique, Montréal, cette Josette Darguste –qu’on appellerait en lexicologie « sinistre de la culture »--, a salué uniquement en créole le Pavillon d’Haïti et les visiteurs québécois francophones majoritaires lors de l'ouverture du Pavillon d’Haïti le 20 novembre 2013… Un discours rose-martellien, ânonné, rabâché, uniquement en créole, dépourvu de remerciements pour les écrivains québécois francophones et qui a profondément choqué et les visiteurs québécois francophones majoritaires et les écrivains haïtiens présents. La politesse la plus élémentaire exige, au Québec de la Charte de la langue française, que l’on s’adresse aux Québécois francophones dans une langue qui nous est commune, le français. Face à un auditoire québécois francophone majoritaire, la posture populiste de Josette Darguste, qui se croit créoliste, est en réalité une imposture qui n’a rien à voir avec la légitime défense et la promotion rigoureuse et rassembleuse de la langue créole. Au Salon du livre de Montréal, l’imposture étalée de la « sinistre de la culture » d’Haïti, alias Josette Darguste, participe d’un recul des conquêtes institutionnelles du créole haïtien et, dans le contexte du Pavillon d’Haïti au Salon, elle ne fait pas honneur à notre littérature ni à nos écrivains qui tissent leurs œuvres dans les deux langues officielles du pays.  

Qu’on le comprenne bien : la fameuse « question linguistique haïtienne » concerne au premier chef les écrivains haïtiens qui, lorsqu’ils écrivent des romans, des pièces de théâtre, de la poésie dans les deux langues officielles du pays, le créole et le français, participent hautement d’une vision linguistique et sont partie prenante d’un combat éclairé et rigoureux pour la parité institutionnelle de nos deux langues. Pareil combat a des exigences élevées, je le dis une fois de plus, et mes collègues linguistes et moi nous l’avons amplement établi dans notre livre de référence intitulé « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions[1] ». Les exigences élevées du combat éclairé et rigoureux pour la parité institutionnelle de nos deux langues officielles impliquent également que le port, la représentation publique ou diplomatique de notre littérature comme de notre culture ne sauraient et ne devraient pas être confiés à des incompétents, à des amateurs (« ti amatè ») ou à des bricoleurs « tèt kale », qu’ils soient populistes ou pas.

Au Salon du livre de Montréal, la littérature haïtienne a été promue et bellement fêtée. Le Pavillon d’Haïti, visité par des centaines de lecteurs, fut un ample succès dû au maillage professionnel et solidaire de la librairie Le Port-de-tête et des Éditions Mémoire d’encrier qui méritent nos plus cordiales félicitations. Haïti invitée d’honneur du plus grand Salon du livre francophone d’Amérique, ô joie ! La fête aurait été encore plus belle si la « sinistre de la culture » d’Haïti, « dépaman » et funambule en ces hauts lieux de culture scriptée, avait su saluer et respecter, en français, les hôtes Québécois francophones qui ont si bien accueilli les écrivains haïtiens.

Par Robert Berrouët-Oriol 
Linguiste-terminologue
Montréal le 1er décembre 2013


[1] L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions. Éditions du Cidihca et Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2011.

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